24H du Mans Arrivée : Le film de la course…

Toyota veut retrouver la lumière
Les premières heures de course se disputent sur un rythme endiablé. Toutes les Hypercars sont au rendez-vous, tous les constructeurs savent que ces premiers instants peuvent initier la dynamique de tout le double tour d’horloge — ou au contraire installer déjà les difficultés. La première leçon tombe avant même le coucher du soleil : ici, l’intelligence va plus vite que la vitesse. Partie 15e, la Toyota TR010 Hybrid #8 de Sébastien Buemi, Brendon Hartley, Ryo Hirakawa ne force rien. Elle ruse. Après la #7 rentrée dès le huitième tour, la #8 plonge aux stands dans la foulée. Des arrêts prématurés, pour s’offrir une piste vide pendant que les autres Hypercars s’enlisent dans le trafic qui arrive déjà. Une stratégie payante : Sébastien Buemi signe le meilleur tour en course à l’instant t, 3’26 »580 : la première note d’une partition qui ne cessera de s’accélérer.

Tandis que Toyota construit, le rival depuis trois éditions, Ferrari, connaît une entame de course compliquée. Plusieurs alertes pour les jaune et rouge : tête-à-queue de la #50 au Tertre Rouge, drive-through pour la #51 après un contact d’Antonio Fuoco aux S de la Forêt avec un concurrent LMP2, cinq secondes de pénalité pour la #83 pour une relance dans les stands jugée dangereuse. L’entame se fait à reculons pour les Italiens. Sur sa TR010, le quadruple vainqueur de l’épreuve Sébastien Buemi mène lorsqu’il cède son poste à Brendon Hartley après deux heures vingt d’effort. Il sait que l’opposition se dessine : BMW ne lâche qu’une demi-minute avec la #20 après un début de course étincelant de René Rast. Cadillac est dans la foulée avec les #38 et #12. Trois marques en une poignée de secondes. Le décor est planté.

Guerre d’usure
La nuit tombe, la Toyota #8 mène toujours, mais ses poursuivants se sont rangés derrière elle comme une meute — la BMW #20 et les deux Cadillac dans la même seconde. Earl Bamber (Cadillac #38) abaisse encore le meilleur tour, 3’26 »370 : même dans le noir, on roule plus vite qu’au grand jour. Les américaines sont les premières à chausser les composés pneumatiques Soft, adaptés aux températures plus fraîches. Et cette bascule se fait sans hésitation, sur les trois voitures. Cadillac tranche vite les décisions, avance avec confiance et compte sur un matériel éprouvé qui dégage force et assurance.

L’usure, l’effort, c’est le cœur de la course. Son vrai sujet. Dans ce moment où le son des moteurs arrache la nuit fait vibrer les installations du tracé, aucune marque ne s’échappe ; chacune déroule son tableau de marche, et attend la faute de l’autre. Cadillac, peu à peu, devient le métronome : la #38 de Jack Aitken prend le large avant que la #12 s’installe en tête à la mi-course, via l’excellent relais de Will Stevens. Douze heures d’effort restent encore à accomplir, un tour d’horloge aussi attendu qu’il intimide. Brendon Hartley perd l’avance prise un temps par sa Toyota, d’un écart à Mulsanne (il effectue le tour complet du rond-point puis repart, perdant dix secondes dans cette erreur). Chaque faute voit son auteur sanctionné de plusieurs places perdues, en un battement de cils. Le niveau d’exigence est à la hauteur du mythe que représente le fait d’inscrire son nom au palmarès. Dix voitures sont encore dans le tour : les trois Cadillac, les deux Toyota, une Alpine et une BMW, ainsi que les trois Ferrari 499P, mais qui ne sont jamais devant. À les voir rester dans l’ombre, on se demande si leur moment viendra. En vain.

Le Mans l’a déjà démontré : une guerre d’usure se gagne autant qu’elle s’endure, et la nuit réclame son dû. Elle prend d’abord la BMW #15, qui sombre dans le silence : un contact, puis une crevaison et une roue qui se détache dans les Hunaudières imposent un long séjour au garage. Cinq tours envolés. La nuit si rude s’attaque ensuite aux espoirs de Ferrari : la #50 doit remplacer son système d’extincteur. Vingt-huit minutes d’immobilisation, huit tours perdus. Elle ne joue plus la gagne, elle joue la survie.

Le jour se lève sur une Cadillac #12 en tête, avec une solidité encore jamais vue. Pour la première fois depuis le départ donné par Mark Cavendish à 16 heures le samedi, le leader s’arrête et repart en tête. La présidence tournante tenue jusqu’alors par BMW, Cadillac et Toyota, semble prendre fin. Une halte qui nous apporte un peu de clarté. Mais la course est mythique parce qu’elle n’accorde aucun répit. Louis Delétraz reçoit un drive-through pour excès de vitesse pendant une procédure Slow Zone. Malgré ses 13 secondes d’avance, il glisse de la tête à la troisième place.. Son commandement n’a plus rien de solide. Le Mans entretient le doute, la fragilité, et ne permet jamais d’afficher la confiance.

L’aube fait une nouvelle victime : la Cadillac #38 de Sébastien Bourdais — le local de l’étape. Sa V-Series.R — une des grandes prétendantes de la nuit — est trahie par sa direction assistée à 4 h 20 et quitte la lutte de tête. Moment terrible pour le Français, monté dans la voiture depuis quatre tours, qui s’extrait et s’assoit au fond de son box. Il est consolé par son père, à ses côtés face à l’adversité, et comprend que 2026 ne le verra pas gagner, lui qui avait glané une victoire de catégorie il y à tout juste dix ans (sur une Ford GT en LMGTE Pro). Si la Cadillac revient en piste avec Earl Bamber, une solution n’est pas trouvée et les investigations reprennent, avant l’abandon. Cruel. La #101 ayant écopé de pénalités en nombre, la #12 porte seule les espoirs d’un continent.

À trois, à moi
Les Ferrari #51 (Alessandro Pier Guidi, James Calado, Antonio Giovinazzi) et #83 (Robert Kubica, Yifei Ye, Philip Hanson) ne peuvent pas tenir le rythme des leaders. Une Slow Zone, un Full Course Yellow, et elles se rapprochent, laissant entrevoir l’espoir d’une lutte. Au vert, elles décrochent et tout est à refaire.

Le retour du soleil et de la chaleur (la température de piste passe de 20,6 °C à 6 heures du matin à 38 °C à 12 heures) voit une fois encore les trois forces en présence depuis le départ converger vers le sommet.

Toyota roule en convoi : les deux pilotes japonais sont mobilisés pour reprendre la Cadillac #12. Norman Nato tient, mais Kamui Kobayashi sur la #7 et Ryo Hirakawa sur la #8 s’entraident, se complètent. Leur alchimie est palpable, et d’autant plus remarquable que leur voyage de conserve se fait à très haute vitesse. Le record est, une fois de plus, amélioré. Ryo Hirakawa tient un 3’25’’041. Personne n’a jamais été aussi vite en course en Hypercar dans l’histoire. Le passage de relais à leurs équipiers se fera avec une dynamique, un élan : cette TR010 Hybrid, évolution de la GR010 Hybrid, est ici dans son jardin, et capable de briller.

Sur la piste, l’explication a lieu. À un peu plus de trois heures de l’arrivée, Brendon Hartley sur la #8 puis Nyck de Vries sur la #7 déposent Norman Nato sur la Cadillac #12. Les deux Toyota ne s’affrontent pas, elles coopèrent. C’est finalement la #7 qui s’impose, avec un final intense face à la BMW M Hybrid V8 #20 de Robin Frijns, Rene Rast et Sheldon van der Linde. 10 »913 d’écart seulement sur la ligne, un écart parmi les plus serrés de l’histoire de la course.

Seule marque à s’accrocher un temps derrière le trio BMW-Cadillac-Toyota, Alpine hisse son A424 #35 aux portes du top 5 dans les premières heures, en embuscade juste derrière les Ferrari 499P d’usine. Ferdinand Habsburg a dû composer avec un système de boisson défaillant, mais a réalisé des relais étincelants ! Problème, les deux flèches bleues ont rapidement connu des problèmes de températures de freins élevées rendant la voiture instable dans certaines zones. La #36, avec un problème mécanique (sur la barre antiroulis), a rapidement perdu en performance pure. Un week-end où la marque française joue les meilleurs des autres, sans jamais avoir les armes pour viser le podium.

Il y a une année, la meilleure Aston Martin Valkyrie concédait quatre tours à la Ferrari 499P victorieuse. Pour cette édition 2026, avec l’expérience acquise et aucun souci technique majeur, la meilleure Valkyrie a terminé sa chevauchée à un seul tour. Les #007 et #009 ont une fois encore animé ces 24 Heures du Mans avec la sonorité magique de leur V12 atmosphérique, et montent d’un cran en rythme. Rendez-vous est déjà pris pour 2027 !

Pour Genesis, ces 24 Heures auront été un baptême du feu. La marque coréenne voit l’une de ses deux Hypercar, la #17, contrainte à l’abandon, tandis que la #19 traverse une nuit éprouvante : immobilisée en piste vers 3 h 25 avec une coupure moteur entre les mains de Paul-Loup Chatin, avant de repartir sans assistance. La #19 ralliera l’arrivée dernière des Hypercar — mais rallier l’arrivée, pour une marque qui apprend encore l’exigence de la Sarthe, c’est déjà engranger l’expérience qui forge les vainqueurs de demain.

L’édition 2026 a vu Peugeot réaliser une course sans erreur, mais sans se mêler à la bataille pour la victoire. Les 9X8 honoraient les 100 ans de la première participation de la marque à la grande course. Onzième et 12e, les deux Lionnes n’ont pas pu prolonger le palmarès initié par les 905 (1992 et 1993) et complété par la 908 (2009). Un grand rendez-vous avec Le Mans arrivera peut-être à l’avenir.

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